Rainer Maria Rilke

 

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Rainer Maria Rilke, Une Conférence (1907),

in Auguste Rodin, Trad. Catherine Caron, Editions La Part Commune, 2001, p.91.

« Mais demandons-nous un instant si tout ce que nous avons devant nous n’est pas surface, tout ce que nous percevons, expliquons et interprétons ? Et ce que nous appelons esprit, âme et amour — : tout cela n’est-il pas un léger changement sur la petite surface d’un visage proche ? Et quiconque veut donner forme à cela, ne doit-il pas s’en tenir à ce que ses moyens lui permettent de saisir, à la forme qu’il peut comprendre et sentir, à ce qui est saisissable, qui correspond à ses moyens, à la forme qu’il peut saisir et ressentir ? Et quiconque serait capable de voir et de rendre toutes les formes, ne nous offrirait-il pas (presque à son insu) tout ce qui a à voir avec l’esprit ? Tout ce qui a jamais été nommé désir, ou douleur, ou félicité, ou même tout ce qui ne peut avoir aucun nom dans son indicible spiritualité ?

Car tout le bonheur, qui a un jour fait vibrer les cœurs ; toute la grandeur, dont la seule pensée nous détruit presque ; chacune de ces vastes pensées qui nous transforment — : il y eut un moment où elles n’étaient autres qu’un retroussement des lèvres, qu’un haussement de sourcils, qu’une ombre quelque part sur le front ; et ce trait autour de la bouche, cette ligne au-dessus des paupières, cette obscurité sur un visage, — peut-être étaient-ils déjà là de la même manière : comme un dessin sur un animal, comme un sillon dans un rocher, comme creux sur un fruit…

Il n’existe qu’une seule surface, animée et transformée de mille manières. Dans cette pensée, on pouvait, l’espace d’un instant, penser le monde entier et, comme devoir à accomplir, elle était simplement déposée entre les mains de celui qui était investi de cette pensée. Car le fait que quelque chose puisse devenir une vie ne dépend pas des grandes idées, mais du fait que grâce à elles on puisse s’en faire un métier, un labeur quotidien, quelque chose qui dure, auprès de vous, jusqu’à la fin. »